L’esprit bocager de Roye : arbres et haies au cœur du patrimoine vivant

8 mars 2026


La campagne de Roye, dans la Somme, dévoile un paysage unique où arbres isolés et haies bocagères structurent l’espace et la vie locale.
Essences dominantes Chênes pédonculés, ormes résiduels, érables, aubépines, charmes, frênes et noisetiers
Rôle des haies Barrières naturelles, refuges pour la biodiversité, protection contre l’érosion et le vent
Transformations paysagères Remembrements agricoles, maladies, changements des pratiques ont modifié leur présence et leurs fonctions depuis le XXe siècle
Initiatives locales Plantations de haies champêtres, valorisation du bocage, sensibilisation à la préservation des vieux arbres
Ambiance régionale Bocages clairsemés, routes jalonnées de haies mixtes, lisières de boisours et têtards vénérables
Cette mosaïque d’arbres et de haies façonne l’esprit rural de Roye et contribue à l’équilibre environnemental du territoire picard.

Un paysage marqué par l’agriculture… mais pas que


Le pays de Roye s’inscrit dans les “hautes plaines du Santerre”, un territoire intensément agricole depuis des siècles. Pourtant, contrairement à certains coins du Nord où la disparition des haies est presque totale, Roye et ses environs ont su conserver, çà et là, des morceaux de bocage, des alignements protecteurs, des îlots de vieux arbres. Rien d’un hasard : ces éléments ont longtemps été indispensables à la vie rurale, et aujourd’hui encore, ils structurent les horizons.

La grande vague de remembrement agricole des années 1950-1970 — nécessité mécanique, productivité, tracteurs plus grands — a transformé la physionomie du paysage. Beaucoup de haies ont disparu. Pourtant, en lisière des villages, dans quelques prés, au détour de certaines routes, la tradition subsiste. Observer ces survivantes, c’est lire à livre ouvert l’évolution de notre campagne.

Les arbres “phares” autour de Roye


Parmi les essences qui résistent et marquent le paysage naturel, certaines sont de véritables emblèmes locaux. Elles racontent à elles seules une part de l’histoire humaine et naturelle du Royeis.

  • Le chêne pédonculé : Souvent royal et solitaire au milieu d’un pré, ce grand chêne (Quercus robur) est aussi délicieux en bordure de chemin, refuge des chouettes et des geais. On estime que les plus vieux spécimens autour de Roye approchent régulièrement les 200 ans (source : ONF).
  • L’orme champêtre : Autrefois omniprésent, il a payé un lourd tribut à la graphiose depuis les années 1970. Quelques repousses persistent, dressées “en chandelle”, notamment sur les talus peu accessibles aux machines agricoles.
  • L’érable (sycomore ou champêtre) : Adapté aux sols argileux du Santerre, il illumine les haies d’automne par une touche dorée et généreuse. Son rôle de “pare-vent” est particulièrement apprécié des cultivateurs locaux.
  • Le charme : Fréquents dans les haies anciennes et les lisières de bois, les charmes gardent un feuillage tardif, ce qui offrait jadis un abri contre le vent, au bétail comme au marcheur.
  • Le frêne : Discret mais robuste, il était apprécié pour le bois de ses rameaux (paniers, manches d’outils) et le fourrage frais de ses feuilles.
  • L’aubépine et le noisetier : Pilier des haies bocagères, ces espèces se “taillent” facilement, portent fleurs et fruits pour la faune, et constituaient une clôture naturelle précieuse pour les troupeaux.

Bocages et haies : une mosaïque aux multiples fonctions


À Roye comme ailleurs, la haie n’est pas qu’un décor : c’est une barrière vivante qui sépare sans enfermer, guide sans entraver. Pourquoi tant de variétés et d’implantations diverses ? C’est que chaque haie a son histoire et sa fonction !

  • Délimitation des parcelles : Jusqu’au XXe siècle, chaque agriculteur en Picardie marquait son terrain par une double rangée d’arbustes, doublée parfois d’un fossé.
  • Coupe-vent naturel : Dans la “petite Beauce” picarde où souffle la bise, une bonne haie mixte (avec de l’aubépine, du charme et du prunellier) pouvait alléger les dégâts sur les cultures et améliorer le rendement jusqu’à 20% en limitant l’assèchement (INRA, 2016).
  • Réservoir de biodiversité : On dénombre près de 80 espèces d’oiseaux différentes identifiées dans les haies de la région, dont le tarier pâtre, la pie-grièche écorcheur ou le fameux loriot au chant flûté (source : Ligue de Protection des Oiseaux, 2023).
  • Récupération du bois et des fruits : Les noisetiers pour les paniers, les aubépines pour les confitures, le sureau pour les remèdes locaux, les vieux chênes pour les charpentes… Des usages qui tissent une économie discrète et circulaire.
  • Filtre naturel : La haie fixe l’eau, bloque les excès d’intrants, retient la terre fine lors des orages. Un rôle urgent à l’heure de l’érosion des sols.

Évolution : disparition, retour et sauvegarde


Le XXe siècle a vu, avec les grandes machines et l’agriculture “moderne”, une réduction de 70% du linéaire de haies autour de Roye (source : Chambre d’Agriculture de la Somme). Pourtant, depuis quinze ans, le vent tourne.

  • Plantations récentes de haies champêtres : Grâce à l’action du Conseil départemental et à des associations comme Haie Vive, plusieurs kilomètres de haies variées ont été replantés autour de Roye, Proyart, Villers-les-Roye (cf. Département de la Somme).
  • Sensibilisation paysagère : Des écoles locales, mais aussi certains exploitants agricoles, s’engagent dans des programmes de "haie école" pour redécouvrir la diversité et la gestion durable des arbres du bocage.
  • Charte paysagère : La Communauté de Communes du Grand Roye encourage la replantation de haies locales pour “recoudre” les paysages et lutter contre l’érosion, la perte de biodiversité et la pollution des eaux.

Une anecdote locale : à Ercheu, lors d’un concours organisé par la Maison de la Nature, des écoliers ont replanté il y a dix ans un “verger sentinelle” extirpant de l’oubli anciennes variétés de pommiers, poiriers, pruniers, contribuant ainsi à la résistance du patrimoine fruitier, en marge des grandes cultures.

Arbres têtards : les vétérans du paysage picard


Non loin de la rivière le Matz, on croise encore des frênes têtards, ces arbres à la drôle de silhouette. Leur tronc court, gonflé par les tailles répétées, porte la marque de siècles d’utilisation : le bois, coupé tous les 5-10 ans, chauffait la ferme, alimentait les outils, servait parfois de fourrage. Cette tradition, quasi disparue après 1950, renaît à travers quelques projets de sauvegarde d’arbres “remarquables”. Ils deviennent même sujets d’étude pour les Inventaire Forestier National.

Leur gracieuse difformité plaît aussi aux photographes et aux promeneurs : ils forment comme une troupe silencieuse en bordure de marais ou de fossés, rappelant une époque où chaque arbre avait sa place dans l’économie rurale.

Où admirer ces arbres et haies à Roye et alentour ?


Pour toucher du regard et du doigt la richesse de ce patrimoine, voici quelques suggestions de balades ou points d’arrêt :

  • Chemin des Tertres (Villers-lès-Roye) : Remarquable pour ses alignements mixtes de charmes, d’érables et de haies “tressées” centenaires.
  • Route de L’Étang de la Grue (Moreuil - secteur Roye Sud) : Un patchwork de haies émondées et de vieux frênes têtards, riches en passereaux dès le printemps.
  • Bois d’Ambleny (nord-ouest de Roye) : Forêt mixte typique du Santerre, où alternent petits bois, lisières peuplées d’ormes et chemins tortueux bordés de trognes (nom local des têtards).
  • Secteur de L’Échelle-Saint-Aurin : Parcelles bocagères en sursis, replantées ces dix dernières années, où l’on observe aujourd’hui le retour des lièvres et des couvées de perdrix grises.

En saison, les bords de routes entre Roye et Méry-la-Bataille offrent encore des tunnels de verdure, vestiges émouvants des anciens chemins d’antan.

Pourquoi préserver ce patrimoine vivant ?


La question n’est pas seulement esthétique, même si le plaisir d’apercevoir une haie fleurie un matin de brume a sa valeur ! Maintenir haies et arbres, c’est aussi :

  • Lutter contre la perte de sols, l’érosion et les coulées de boue.
  • Favoriser l’adaptation climatique : baisse des températures sous le vent, stockage du carbone, réserve d’eau en profondeur.
  • Aider pollinisateurs, oiseaux et petits mammifères à survivre dans des plaines agricoles.
  • Sauvegarder une identité locale, un héritage commun tissé de gestes séculaires.
On redécouvre aujourd’hui, dans le Royeis comme ailleurs, la pertinence des savoirs paysans. Les arbres et les haies redeviennent nos alliés quotidiens, entre innovation et mémoire du territoire.

Vers un nouveau “mosaïque” du Royeis


Le paysage autour de Roye ne se lit bien que si l’on prend le temps d’en explorer l’envers et l’héritage. Chênes anciens, haies champêtres, frênes têtards et corridors boisés ne sont pas des vestiges nostalgiques, mais la matrice d’un territoire résolument vivant. Les initiatives locales en faveur de la replantation, de la sauvegarde des variétés anciennes, de la transmission des savoirs, dessinent peu à peu un nouveau visage, à la fois moderne et respectueux du passé. On ne dira jamais assez combien cette diversité végétale façonne l’ambiance et l’imaginaire de Roye — à observer, préserver… et à raconter, encore et toujours, à ceux qui viendront se perdre dans nos chemins de traverse.

Sources principales : - Conseil Départemental de la Somme - Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) - Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) - Office National des Forêts (ONF)

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