Quand la plaine rencontre le clocher : comprendre les paysages agricoles et les paysages de village autour de Roye

26 mai 2026

Des espaces façonnés par l’homme (et par le temps)


D’un côté, les grandes plaines agricoles, presque continues, où la main de l’homme paraît d’abord invisible. De l’autre, les villages, petits mondes ramassés autour d’une église ou d’une place, où chaque maison raconte une histoire. Pourtant, des deux côtés, c’est l’homme, sa patience (et, il faut le dire, ses tracteurs), qui ont sculpté le paysage.

  • Paysages agricoles :
    • Immensité des champs ouverts caractéristique du Santerre et du plateau picard.
    • Des haies rares, vestiges de bocages disparus après la Seconde Guerre mondiale (cf. INRAE).
    • Traces visibles du remembrement agricole des années 1960-70 : grandes parcelles, chemins rectilignes, fossés bien dessinés.
    • Présence ponctuelle d’arbres isolés ou de petites mares résiduelles (les fameux “maretz”).
  • Paysages de village :
    • Organisation en “noyaux” : le centre avec l’église, parfois la mairie ou une halle, puis des ruelles étroites.
    • Microcosme de jardins fleuris, vergers privés, murs en torchis ou brique, tuiles rouges et ardoise.
    • Certains villages, reconstruits après 1918, affichent des architectures variées (ovoïdes, art déco...), rares mais précieuses.
    • Clôtures basses, places arborées, mémoire des anciens anciens lavoirs ou abreuvoirs publics.

Lumières, couleurs et ambiances : le grand écart


On ne ressent pas le même air dans une rue de Monchy-Lagache que sur le plateau entre Roye et Armancourt. Question de lumière, d’espace, mais aussi d’ambiance sonore et de vie quotidienne.

  • Dans la plaine :
    • Lumière crue, changeante selon les saisons. À l’automne, la poussière vire à l’ocre ; au printemps, ça claque de couleurs.
    • Sous un ciel picard, le vent circule sans obstacle. Ce n’est pas qu’une image : des chercheurs (Météo France) notent une vitesse de vent moyenne plus élevée de 10 à 15% dans les zones ouvertes (Météo France).
    • Bruits ténus, “vagues” de blé, moteurs de tracteurs au loin, oiseaux de passage.
  • Dans le village :
    • Lumière morcelée, filtrée par les façades, les arbres des places ou jardins clos.
    • Bruits de vie : coq du voisin, pas sur le trottoir, cloche qui sonne l’heure, conversations près des écoles.
    • Odeurs de cuisine, de feu de bois (en hiver), parfois du souvenir de la lessive au lavoir.

Fonctions et usage : vivre ou produire ?


Ce qui distingue profondément la plaine agricole du village, ce sont les usages. Les campagnes, ici, ce ne sont pas des “vastes espaces vides” comme parfois au sud de la France. Mais plutôt des terres en production presque continue, dont la modernité du machinisme agricole a profondément changé l’aspect.

Espaces agricoles Villages
  • Essentiellement dédiés à la production agricole : culture du blé, de la betterave, du maïs et du colza dominent, parfois jusqu’à 80% des surfaces cultivées dans le Santerre (source : DRAAF Hauts-de-France).
  • Faune “spécialisée” : lièvre, perdrix grise, courlis, mais aussi chevreuil depuis 20 ans.
  • Très peu d’habitat isolé, maisons de ferme devenues exploitations de grande taille, hangars imposants.
  • Accessibilité saisonnière : certains chemins ruraux inondés ou boueux l’hiver.
  • Destinés principalement à l’habitat (environ 85% des habitants de la CC du Grand Roye vivent en village ou en bourg ; source : INSEE).
  • Mixité des activités : commerces, écoles, vie associative riche (randonnées, ateliers culinaires, fêtes locales…).
  • Architecture “humaine” : maisons basses, cours, jardins, réparations multiples plutôt qu’uniformité.
  • Vie sociale structurée autour de la place, du café, de l’église (même laïque !), du stade.

La frontière, une histoire vivante


Tout cela n’a rien de figé : l’histoire a sans cesse redessiné la géographie. Roye et ses alentours, comme presque toute la Picardie, portent la marque des guerres (voir Chemin des Dames, Somme), des reconstructions, des exodes ruraux... et des retours à la terre. La frontière entre plaine et village s’est déplacée :

  • Après 1918 : Des villages presque rasés, à reconstruire à partir de rien. Choix d’urbanisme plus “modernes” (places ouvertes, rues plus larges…), au moins sur les plans d’origine (cf. CAUE Somme).
  • Dans les années 1970 : Remembrement agricole, agrandissement des exploitations, disparition des “petites” fermes en lisière de village. Apparition de lotissements pour loger les familles éloignées de la ville (source : Inventaire région Hauts-de-France).
  • Depuis 2000 : Retour de la nature en ville (vergers collectifs, jardins partagés), volonté de “reconnecter” village et campagne par la randonnée (création de PR locaux, pistes cyclables – voir le projet “Parcours du Grand Roye”).

Des points de rencontre… ou de frottement


Cette distinction entre paysage agricole et paysage de village n’est pas nette comme une frontière de carte IGN. Souvent, les deux s’enchâssent, se grignotent, dialoguent – ou s’ignorent un peu, soyons honnêtes. Quelques exemples parlants autour de Roye :

  • Marchés et foires : Les marchés de Roye, de Montdidier ou les foires de Moreuil sont à la croisée : produits “du champ” qui finissent sur la table des villages.
  • Espaces partagés : Les balades à pied ou à vélo relient étroitement l’un à l’autre. Le circuit du bois d’Épinay, par exemple, commence en pleine plaine… et finit dans des venelles bordées de jardins.
  • Pression urbaine et foncière : Parfois, l’urbanisation gagne du terrain sur les parcelles agricoles – ou inversement, l’espace agricole se défend (cf. conflits récents à l’ouest de Roye pour des installations de zones d’activités commerciales, source : Courrier Picard).
  • Culture : Fêtes traditionnelles qui célèbrent ensemble le terroir, la Saint-Fiacre ou la moisson, moments où se rejoignent villageois et agriculteurs.

Paysage du quotidien, paysage de demain ?


Rien n’est figé : les paysages agricoles aussi bien que ceux des villages changent sous nos yeux. De nouveaux usages arrivent (agriculture de conservation, initiatives pour plus de biodiversité dans les villages…), des populations se croisent davantage (néo-ruraux, “vieux” de la commune, enfants scolarisés au chef-lieu).

  • Défis écologiques : Retour de haies, de mares, lutte contre l’érosion, installation de bandes enherbées dans les cultures (programmes Agri-Écologie en Hauts-de-France).
  • Nouvelles ambitions : Valoriser le “petit patrimoine” des villages (croix, puits, maisons à colombages…) pour attirer touristes et curieux, mais aussi pour renforcer la fierté locale.
  • Redécouverte des circuits courts : Le succès des AMAP, marchés à la ferme, ventes directes… rapprochent village et campagne, habitants et producteurs (cf. Réseau AMAP).

Vivre à Roye ou autour, c’est finalement naviguer entre deux univers de paysages. L’un n’a pas plus de valeur que l’autre : tous deux racontent une histoire, la nôtre. Observer les différences, c’est comprendre cette identité picarde parfois modeste, jamais banale. Et c’est bien le plaisir, chaque matin, d’imaginer un voyage… à deux kilomètres de chez soi.

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