Terres nourricières : immersion dans les paysages agricoles de Roye

11 décembre 2025

Une plaine, mille visages : petit état des lieux agricole autour de Roye


Ce qui frappe en premier autour de Roye, c’est l’immensité : des champs à perte de vue, morcelés en parcelles parfois géantes, balafrés par quelques bosquets et rangées de peupliers. Nous sommes au cœur du bassin agricole de la Picardie, et plus précisément dans le Santerre. Un nom qui chante l’histoire… et rappelle que la commune s’est construite une réputation de “grenier à blé” dès le Moyen-Âge.

  • Près de 80 % de la surface du Pays de Santerre est dédiée à l’activité agricole aujourd’hui (source : DRAAF Hauts-de-France, 2023).
  • Le paysage est dominé par les cultures céréalières (blé tendre, orge, maïs) et les plantes industrielles (betterave sucrière, pomme de terre, pois protéagineux).
  • Sur les 295 km² de la Communauté de Communes du Grand Roye, près de 230 km² sont exploités par des agriculteurs (source : CCG Roye, 2022).

À l’œil nu, chaque saison fait défiler une palette changeante : semis rase et brun au sortir de l’hiver, vert tendre et ondoyant au printemps, doré à l’heure de la moisson, parfois taché de mauve ou de jaune selon les pois ou les colzas en fleurs.

Des cultures qui racontent l’histoire du territoire


Derrière les paysages, des histoires de traditions, de technique, et d’adaptation. Le Santerre n’a pas toujours montré ce visage que l’on connaît aujourd’hui :

  • Moyen Âge : premières grandes exploitations monastiques pour nourrir Amiens et Compiègne. Les terres grasses et riches du plateau du Santerre sont alors louées pour leurs rendements (source : C. Deligne, “Paysans du Santerre au Moyen Âge”, Picardie Université, 1998).
  • Dès le XIXe siècle : essor des usines à sucre et généralisation de la betterave sucrière. Encore aujourd’hui, les silos et sucreries marquent le paysage de Chevrières à Eppeville.
  • Après-guerre : la mécanisation transforme le relief. Les grandes parcelles uniformisées gagnent du terrain : paysages ouverts, haies arrachées, dominance des cultures de vente.

Le système d’assolement triennal (un des ancêtres de la rotation des cultures moderne) a laissé sa trace dans l’alternance visible des couleurs. Ici, presque chaque champ porte un passé, entre évolution des techniques, impacts de deux guerres mondiales, et adaptation continue au marché mondial.

Le blé, champion (presque) toutes catégories


Lorsqu’on parle de Roye et de ses environs, impossible de faire l’impasse sur le blé tendre. Le saviez-vous ? Près de 40 % des surfaces cultivées du Santerre sont consacrées au blé, ce qui en fait une des plus fortes densités de la région Hauts-de-France (source : Agreste Hauts-de-France, 2022).

  • Variétés prédominantes : Apache, Rubisko, Cellule… des noms connus des meuniers !
  • Rendement moyen : 85 à 90 quintaux/hectare, avec des pointes à 100 qx/ha sur les terres les plus profondes (source : Arvalis-Institut du végétal, 2021).
  • La quasi-totalité du blé de la région part à la meunerie ou à l’export.

La moisson est un spectacle en soi : le balai des moissonneuses, la danse des nuages de poussière, les files de remorques sur les petites routes. La plaine, à ce moment-là, vit à son propre rythme — et chaque habitant a son souvenir de « la paille dans les cheveux ». C’est aussi un moment de solidarité rurale, où les fermes s’entraident et où le territoire montre son vrai visage.

Betteraves, pommes de terre, pois : les autres stars visibles du paysage


Mais le Santerre, et Roye en particulier, ne se limite pas à ses épis dorés. Les grandes plaines accueillent quatre grandes familles de cultures secondaires, tout aussi marquantes visuellement :

  • La betterave sucrière : plante imposante, feuilles larges, récolte entre septembre et décembre. Elle façonne le territoire à travers ses andains réguliers et ses silos éphémères en bord de route.
  • La pomme de terre : relativement discrète dans la croissance, elle se fait remarquer lors de la récolte, où les champs se couvrent parfois de rangées de tubercules exposés au soleil.
  • Le pois protéagineux : couverture végétale qui, au printemps, habille la plaine d’un vert au reflet légèrement bleuté.
  • Le colza : véritable star d’avril, il colore des hectares entiers d’un jaune éclatant, visible à des kilomètres à la ronde !

Une statistique qui en dit long sur la place de ces cultures : la Somme (et en particulier le Santerre) arrive au 1er rang français pour la surface cultivée en pois de conserve et au 3e rang pour la betterave sucrière (source : Agreste, 2021).

La “désertification verte” : un paysage pas si immobile


Si la vue sur Roye ressemble à un paradis du productivisme agricole, elle porte aussi les marques de décennies de transformations. Ici, le terme “désertification verte” n’est pas qu’une vue de l’esprit : plus de 70 % des haies ont disparu dans le Santerre depuis les années 1950 (source : Conseil Régional Hauts-de-France, 2019). Causes principales ? L’élargissement des parcelles, la mécanisation, la recherche de rendements…

Les conséquences :

  • Paysages plus “plats”, moins cloisonnés (on voit loin, mais on s’abrite moins du vent… et les oiseaux aussi !).
  • Diminution de la biodiversité locale (oiseaux des haies, petits mammifères voyaient là un abri et un garde-manger).
  • Phénomènes d’érosion accrus lors des épisodes pluvieux intenses.

Mais des mouvements de “replantation” et de haies bocagères voient le jour aujourd’hui : certaines exploitations, notamment en agriculture raisonnée ou biologique, réintroduisent arbres et bandes enherbées pour diversifier les paysages et la faune locale (source : Syndicat Mixte du Pays du Santerre Haute-Somme, 2022).

Bocages, mares et fossés : le patrimoine rural encore visible


Malgré la domination de la grande culture intensive, Roye et ses alentours accueillent encore quelques pépites paysagères pour les yeux attentifs :

  • Bocages résiduels : Présents surtout dans la vallée de l’Avre et sur les franges du plateau, ils marquent les contrastes entre la grande plaine et les zones de pâturage ou de maraîchage familial.
  • Mares et fossés : Traces des anciens systèmes d’irrigation et de régulation des eaux, ils jalonnent les abords de villages comme Liancourt-Fosse ou Armancourt.
  • Boqueteaux des bords de routes : Souvent issus de replantations récentes ou d’anciens alignements, ils offrent des îlots de respiration dans la “mer de blé”.

Certains chemins ruraux, vestiges d’anciens sentiers de traverses agricoles, permettent de s’immerger dans ce microcosme verdoyant.

Du passé minéral au futur végétal : l’agriculture locale se réinvente


On aurait tort de penser que ces paysages sont figés. L’agriculture locale bouge, parfois discrètement, parfois en première page :

  • Diversification des cultures : Soja, fèverole, lin textile font leur apparition depuis la fin des années 2010, portés par une demande en circuits courts et produits plus écologiques (source : Chambre d’agriculture de la Somme, 2022).
  • Montée du bio : Même si elle reste minoritaire (5 à 7 % des surfaces dans le Grand Roye), l’agriculture biologique marque positivement les paysages (herbes folles, diversité des cultures), tout en répondant à une demande croissante des habitants (source : Agence Bio, 2023).
  • L’agroécologie : Introduction de bandes fleuries, refuges à insectes, rotations longues, témoignent d’un regain d’intérêt pour une agriculture plus “paysagère” et plus respectueuse du vivant.

Chemins de traverse : redécouvrir Roye en marchant à travers les champs


Depuis quelques années, des circuits de randonnée et de découverte balisent la campagne de Roye. Un trait d’union précieux entre les habitants, passants, et ces paysages façonnés par les siècles :

  • Sentier de la Tiretaine : boucle de 8 km au départ de Bouchoir, idéale pour observer la mosaïque des cultures en été.
  • Chemin de la Sucrerie : passage obligé à l’automne, lorsque les betteraves s’amoncellent et que la lumière dorée joue entre les tas de pulpes.
  • Petits circuits naturalistes partant du Clos Saint-Vincent ou de la butte de Villers, permettant d’apercevoir lièvres, busards et autres habitants des plaines.

Événements, fêtes, et patrimoine vivant : les saisons rurales au calendrier de Roye


La vie de la campagne et ses paysages ne se comprennent jamais mieux qu’à travers les temps forts qui rythment l’année :

  • Fête de la Moisson à Roye, tous les deux ans : démonstrations de battage à l’ancienne, défilés d’engins agricoles, dégustation de produits du terroir concret.
  • Marchés fermiers de printemps et d’automne : l’occasion de goûter les pois frais du Santerre ou les premières pommes de terre primeur.
  • Animations pédagogiques dans les écoles et fermes ouvertes pour sensibiliser petits et grands à l’histoire du paysage rural.

Ces rendez-vous sont des moments où le paysage, loin d’être un simple décor, devient acteur principal de la vie locale.

Quand regarder la plaine, c’est regarder Roye autrement


Le paysage agricole autour de Roye, c’est bien plus qu’un trait de vert sur la carte. C’est un patrimoine vivant en perpétuelle évolution, un miroir des choix techniques et humains, où nature et culture sont indissociables. Apprendre à lire ces lignes dans la plaine, à reconnaître les cycles, les sons, les couleurs, c’est aussi faire corps avec une histoire collective qui continue à s’écrire, chaque saison, entre ciel, terre et vent du Santerre.

Pour les curieux, il reste cent chemins à parcourir et mille façons de regarder Roye — il suffit parfois d’un détour au lever du jour, d’un arrêt sous une haie rescapée, ou d’un regard vers les nuages posés sur le blé mûr. Avec un peu de chance, on y croisera la silhouette d’un lièvre, d’un tracteur, ou le simple souvenir d’une prairie disparue. Roye, autrement, s’invente dans le sillage du paysage…

Sources utilisées :

  • DRAAF Hauts-de-France, rapports 2021-2023
  • Agreste Hauts-de-France, 2021-2022
  • Conseil Régional Hauts-de-France, “Haies et biodiversité”, 2019
  • Arvalis-Institut du végétal
  • Chambre d’agriculture de la Somme
  • Agence Bio
  • Syndicat Mixte du Pays du Santerre Haute-Somme
  • Ouvrages d’histoire locale

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