Flâner au cimetière ancien de Roye : à la découverte de ses mystères et récits cachés

1 août 2025

Le cimetière ancien de Roye : présentation et origines


Installé au sud-ouest du centre-ville, à deux pas de l’église Saint-Pierre, le cimetière ancien de Roye ne paie pas mine depuis la rue, mais il révèle à qui s’y aventure plus d’un siècle d’histoire locale. Créé au début du XIX siècle pour remplacer les anciens cimetières paroissiaux trop exigus et insalubres, il répond au décret impérial de 1804 (dit “Décret Napoléon”) qui impose la création de cimetières hors des villes.

Avec son tracé presque géométrique et ses allées bordées de vieux ifs, il a été, durant plus de 150 ans, le principal lieu d’inhumation des habitants de Roye. Il a vu défiler des générations, les aléas de l’histoire, les reconstructions successives après la Grande Guerre, tout en conservant sous ses stèles une mémoire collective discrète, loin du vacarme de la nationale qui passe non loin.

Des tombes et monuments qui racontent Roye


Au détour des allées, on tombe sur des sépultures qui valent plus qu’un coup d’œil :

  • La sépulture aux gisants mutilés : frappée par un éclat lors des bombardements de 1918, cette tombe témoigne de l’empreinte durable de la Première Guerre sur Roye. Il reste, sur la pierre, la trace visible d’un obus : la mémoire de la ville meurtrie.
  • La stèle du maire Hilaire Tourneur : décorée d’un médaillon en bronze à son effigie, elle rappelle le souvenir de cet ancien maire mort durant la libération de Roye en 1914, symbole de l’engagement des élus locaux pendant les heures sombres.
  • Le carré militaire : alignement solennel de plus de 70 tombes de soldats morts lors des deux Guerres mondiales ("Sources : MémorialGenWeb"). Certaines pierres portent encore les traces d’insignes usés, d’autres furent fleuries il y a quelques jours à peine.
  • Le caveau Fiquet-Morel : famille de notables industriels, propriétaires d’une brasserie réputée à la fin du XIXe siècle. Leurs tombeaux, ornés de bas-reliefs, témoignent d’un art funéraire parfois spectaculaire.

Connaître l’histoire de ces sépultures, c’est déjà lever un pan du voile sur le passé de Roye : conflits, reconstruction, réussite ou dévouement à la chose publique. On découvre, à travers ces pierres, une galerie de personnages qui ont façonné la ville.

Symboles cachés et patrimoine funéraire : ce que nous disent les stèles


Au-delà des granits et marbres ordinaires, le cimetière ancien réserve quelques curiosités pour qui sait observer :

  • Obélisques et croix gothiques : plusieurs monuments du cimetière reprennent ces formes, évoquant la mode de l’égyptomanie au XIXe siècle. Le goût pour l’Antiquité et le Moyen-Âge se retrouve aussi dans certains motifs végétaux, feuillages ou papillons, symboles de vie et de renouveau.
  • Mains jointes ou doigts pointés : quelques stèles portaient autrefois de petites sculptures désormais usées par le temps : le doigt pointé vers le ciel évoque la foi, les mains serrées celles des couples unis, même dans la mort. Autant de codes oubliés qui racontent les mentalités d’hier (d’après le Répertoire des symboles dans l’art funéraire, Leclercq, 1998).
  • Ferronneries et épitaphes en picard : subtil clin d’œil à la tradition locale, il reste une poignée de messages en dialecte picard, volontiers malicieux ou bouleversants.

Ce sont ces petits détails qui rendent chaque visite différente — avec la sensation de feuilleter un livre d’images dont certains chapitres seraient encore à percer.

Des personnages locaux inhumés ici


Le cimetière de Roye n’a rien du Père Lachaise, bien sûr, mais on y croise quelques noms qui, pour les habitants, évoquent beaucoup :

  • Émile Alliot (1882-1976) : ce professeur et archéologue, dont le nom marque aussi la culture locale, fut à l’origine de la première grande collecte sur l’histoire de la ville.
  • Famille Leroy-Delahaye : propriétaires terriens, industriels et bienfaiteurs du début du XX siècle, souvent cités dans les archives municipales.
  • Hilaire Tourneur : l’un des rares édiles à reposer ici, son implication lors des combats d’août 1914 fut longtemps saluée (cf. , numéros de septembre 1914 et 1924).

Ces notables côtoient nombre de figures plus modestes : commerçants, familles d’artisans, instituteurs ou “gueules cassées” des deux Guerres mondiales, discrètement évoqués sur les plaques de marbre. Ce brassage social est frappant : du “grand de la ville” au simple soldat inconnu, la mémoire s’entremêle.

Entre guerres et reconstruction : un cimetière témoin de l’Histoire


Roye fut un point stratégique pendant la Première Guerre mondiale, occupée puis reprise, presque entièrement détruite par les bombardements de 1918 (près de 90 % des maisons ont été touchées, selon l’INSEE de 1922). Le cimetière conserve la trace visible de ces violentes années :

  • Plusieurs stèles portent les impacts d’obus. Certaines épitaphes, rendues illisibles, témoignent du choc subi par la ville et ses habitants.
  • Le carré militaire, soigneusement entretenu, rassemble les tombes de soldats français (et de quelques Britanniques, tombés lors de la reprise de la ville en 1918). Certains croquis d’époque (, mars 1918) montrent même des soldats allemands enterrant leurs camarades dans le cimetière civil.
  • Diverses reconstructions ont ponctué l’histoire du cimetière, notamment dans les années 1920 : la mairie a encouragé la “reprise des concessions abandonnées”, de nombreuses familles ayant fui Roye entre 1914 et 1918.
  • En 1925, une stèle fut élevée à la mémoire des victimes civiles du conflit, un hommage rare pour l’époque.

Ce cimetière garde donc la marque indélébile d’un village martyr, constamment relevé par ses habitants.

Ancestrales légendes, rituels et bizarreries locales


L’atmosphère un peu étrange qui entoure les cimetières vient souvent des histoires que l’on se transmet à voix basse. Celui de Roye ne fait pas exception. Parmi les anecdotes les plus marquantes :

  1. La “messe des oubliés” : jusqu’aux années 1950, la Toussaint donnait lieu à une cérémonie informelle en l’honneur de “ceux que plus personne ne visite”. Un petit groupe de fidèles allumait des cierges sur les tombes abandonnées, geste simple mais longtemps respecté (d’après le témoignage de Mme Verdière, octogénaire roysienne, recueilli en 2018).
  2. Les peurs enfantines : pendant longtemps, les enfants de Roye évitaient une tombe dite “maudite” en raison d’une croix noire penchée. On racontait qu’elle protégeait “un sorcier du bois de Boulogne”. La réalité historique s’est avérée plus ordinaire : il s’agissait d’un maréchal-ferrant de la commune voisine, mort tragiquement.
  3. Le banc de pierre : au nord du carré central, ce vieux banc attire curieux et visiteurs depuis le XIX siècle. D’après la tradition orale, “il serait mauvais de s’y asseoir un soir de pleine lune” – superstition gentille mais persistante.

Ces histoires, un brin folkloriques, font partie du charme si particulier du lieu. Elles nourrissent les souvenirs, la complicité silencieuse entre vivants et anciens habitants.

L’avenir du cimetière ancien : entre préservation et transformations


Aujourd’hui, le cimetière ancien de Roye n’est plus le site principal d’inhumation : un nouveau cimetière, plus vaste, a été ouvert à la périphérie de la ville dans les années 1980 pour répondre à la démographie croissante. La mairie veille toutefois à la préservation des vieilles concessions, notamment celles à valeur patrimoniale ou artistique.

Depuis 2014, une démarche de recensement a été menée par la Société d’Histoire de Roye et les services municipaux afin d’établir l’état et la localisation de chaque tombe remarquable (“Source : Bulletin municipal de Roye, automne 2015”). Certains monuments, victimes de la végétation ou du temps, sont régulièrement restaurés.

Cette attention portée aux sépultures anciennes n’est pas que mémoire : elle permet aussi d’entretenir un pan du patrimoine local, de rappeler l’importance du respect des défunts et du lien avec les générations passées.

Oser une promenade entre les souvenirs


Longtemps oublié ou cantonné aux moments de deuil, le cimetière ancien de Roye mérite aujourd’hui une visite apaisée, curieuse. Sans voyeurisme ni tristesse, mais avec l’envie d’écouter ce que murmurent les pierres, de lire les noms qui ont fait la ville, de comprendre les symboles et les cicatrices du passé. Chaque allée, chaque stèle, chaque légende glanée fait de ce lieu un morceau essentiel de la mémoire collective de Roye.

Et qui sait ? Peut-être votre prochaine balade dominicale vous mènera-t-elle derrière la vieille grille, à la rencontre de ces histoires que le cimetière ancien de Roye continue d’abriter, saison après saison.

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