Petites bêtes, gros soucis : la biodiversité des insectes vacille à Roye

15 février 2026


Il suffit de se promener autour de Roye pour le remarquer : insectes et papillons semblent de moins en moins nombreux. Les causes de ce déclin sont multiples et touchent à la fois à notre mode de vie, à notre agriculture et à l’évolution même du territoire. Le phénomène n’épargne pas la Picardie, où les paysages se transforment à grande vitesse. Voici les points essentiels qui expliquent pourquoi la biodiversité des insectes s’effrite autour de Roye :
  • La forte intensification agricole, avec l’usage généralisé de pesticides et la disparition des haies et prairies naturelles.
  • L’urbanisation croissante qui morcelle et fragmente les habitats naturels.
  • Les conséquences du dérèglement climatique, qui modifient les cycles de vie et les équilibres entomologiques.
  • Une méconnaissance générale de l’importance des insectes, essentiels à la pollinisation, à la fertilité des sols et à la chaîne alimentaire.
  • Des actions locales encore trop rares pour restaurer durablement les milieux et sensibiliser aux enjeux, malgré des initiatives positives émergentes.

Des insectes invisibles, des chiffres très parlants


On a beau les trouver minuscules, les insectes tiennent un rôle démesuré dans nos paysages. Sans eux, pas de pollinisation, pas d’oiseaux insectivores, pas de régulation naturelle de certains ravageurs. Mais ce n’est pas que l’intuition de promeneur qui le dit : les études confirment la tendance.

  • Depuis trente ans, la France a perdu en moyenne 75% de ses insectes volants dans certaines zones, selon l’étude du journal Science (2017), pilotée en Allemagne mais dont les tendances sont équivalentes en Picardie.
  • En Europe, 40% des espèces d’insectes sont en déclin, et un tiers risque de disparaître, selon un bilan massif publié en 2019 dans Biological Conservation.
  • En Hauts-de-France, la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) observe une baisse de 30% du nombre d’hirondelles sur les 20 dernières années — or, chez nous, l’hirondelle mange avant tout des insectes.

Autant dire que nos campagnes, dont Roye est un microcosme fidèle, changent imperceptiblement de visage. Et l’été qui s’étire sans bruissement en est le symptôme.

Les causes locales, mais pas isolées, du déclin


L’agriculture intensive : quand « nourrir » signifie aussi « appauvrir »

Il est impossible de parler d’évolution des insectes sans évoquer l’agriculture, pilier de l’économie locale et force motrice des paysages de la Somme. S’il y a bien une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est que l’intensification agricole, amorcée dès l’après-guerre, a bouleversé l’équilibre écologique.

  • Pesticides et insecticides : Les « produits phytosanitaires » (herbicides, fongicides, néonicotinoïdes, etc.) ne font pas la différence entre le nuisible ciblé et l’abeille sauvage de passage. Sur les plaines céréalières autour de Roye, les néonicotinoïdes, par exemple, sont accusés de diminuer la reproduction même chez les bourdons (INRAE, 2018).
  • Monoculture et suppression des haies : La diversité des cultures, des jachères et des haies servait d’hôtel cinq étoiles à toute la faune entomologique. Arracher une haie, c’est condamner plusieurs dizaines d’espèces à errer… ou à disparaître.
  • Disparition des prairies naturelles : Les prairies humides et talus fleuris, jadis omniprésents, se sont transformés en terres labourées ou en pâtures uniformisées, pauvres en fleurs, et donc en nourriture pour pollinisateurs.

Certains agriculteurs innovent en réintégrant des bandes fleuries ou en réduisant l’emploi de pesticides, mais l’effort collectif n’a pas encore tout changé, loin de là.

L’urbanisation, une pression sous-estimée

On pense volontiers à Roye comme à une petite ville tranquille, loin du tumulte bétonné… Pourtant, la grignoteuse urbaine est bien là. Construction de lotissements, de zones commerciales, bitumage des espaces verts, parkings à la place des friches anciennes : chaque nouvelle dalle de béton fragmente un peu plus les habitats. Même les jardins bien tondus, sans fleurs sauvages ni vieux tas de bois, sont parfois des “déserts verts”.

  • Le fractionnement de l’espace empêche de nombreux insectes de circuler, de trouver de la nourriture, de la terre nue ou du bois mort où pondre leurs œufs.
  • La pollution lumineuse, omniprésente dans les zones urbanisées, désoriente les papillons de nuit et certains coléoptères, qui périssent épuisés autour des lampadaires (source : Muséum National d’Histoire Naturelle).

À Roye comme ailleurs, notre développement urbain pèse ainsi de plus en plus lourd dans la balance.

Dérèglement climatique : coup de chaud chez les petites bestioles


Le climat picard a toujours été changeant, mais ce qui frappe depuis une décennie, c’est l’accélération des événements extrêmes. Sécheresses persistantes, pluies torrentielles ou périodes douces en décalage total avec le calendrier : les insectes ne savent plus à quel bourgeon se vouer.

  • Le réchauffement accélère certains cycles de reproduction, mais déphase les plantes qui nourrissent larves et imagos : l’aubépine fleurit trop tôt, les papillons arrivent quand il n’y a plus rien à butiner.
  • De nouvelles espèces invasives (telle la tristement célèbre frelon asiatique, arrivé dans la Somme au début des années 2010) mettent à mal les populations locales déjà affaiblies.

Les insectes sont pourtant nos alliés face au climat : ils recyclent la matière organique, possèdent un effet tampon sur les cultures… mais ils sont aussi, hélas, les premiers à trinquer.

Une biodiversité fonctionnelle menacée : pourquoi faut-il vraiment s’en soucier ?


Ce n’est pas qu’une histoire d’esthétique ou de souvenirs d’enfance. Les insectes forment la base d’une grande partie de la chaîne alimentaire du territoire :

  • Pollinisation : Près de 80% des plantes à fleurs (arbres fruitiers, légumineuses, tournesol, colza…) dépendraient des insectes, avec une part significative d’espèces sauvages indispensables à nos paysages agricoles (source : FAO).
  • Alimentation des oiseaux et chauves-souris : Moins d‘insectes, moins d’hirondelles, moins de fauvettes dans nos haies. C’est un domino qui tombe et qui entraîne tout un écosystème dans sa chute.
  • Agriculture : La baisse des auxiliaires naturels (coccinelles, syrphes et autres micro-guêpes) oblige à démultiplier les traitements chimiques : un cercle vicieux qui appauvrit toujours plus le patrimoine naturel.

L’absence d’insectes, ce n’est pas que du silence dans la campagne : c’est aussi des cultures plus fragiles, des rendements instables, des risques accrus de ravageurs et de maladies pour nos forêts, vergers et jardins.

Des initiatives locales, mais lesquelles et avec quels effets ?


Heureusement, quelques lueurs percent dans ce tableau sombre. À Roye, plusieurs acteurs publics et privés essaient de restaurer un peu de nature :

  • Bandes fleuries et haies champêtres : Certaines exploitations remettent en place des couloirs fleuris en bordure de parcelles, refuges ponctuels pour pollinisateurs et petite faune (source : Chambre d’Agriculture de la Somme).
  • Jardins partagés : Ces espaces cultivés collectivement privilégient souvent les techniques douces, bannissent les pesticides, et offrent un joli terrain d’observation pour les espèces locales.
  • Camps ornithologiques, sorties nature et sensibilisation : Les sorties « Nuit de la chauve-souris » ou « Fête de la Nature » attirent chaque année des curieux, petits et grands, autour de Roye et Albert — l’occasion toute trouvée pour (ré)apprendre à aimer les insectes.

Toutefois, ces initiatives restent encore éparpillées et tributaires de bonnes volontés. Le défi tient aussi dans la passerelle entre agriculteurs, collectivités et simples citoyens.

Quels petits gestes (et grands pas) pour changer la donne autour de Roye ?


Chacun peut agir, même à la modeste échelle de son jardin, de sa rue ou de sa commune. Petite compilation d’idées concrètes, à la portée de tous :

  • Laisser pousser une partie du jardin, installer des hôtels à insectes (même sommaires), favoriser les plantes mellifères autochtones (primevères, bleuets, trèfles, etc.).
  • Participer à des programmes de sciences participatives, relevés de papillons ou d’abeilles (Vigie-Nature, SPIPOLL…).
  • Demander à la commune de réduire la tonte des espaces publics, voire de favoriser la gestion différenciée sur les bords de route.
  • Encourager (ou organiser) des rencontres entre agriculteurs, naturalistes et élus pour multiplier les corridors écologiques.

Le chemin est long, mais chaque micro-mesure a son importance.

L’avenir du vivant minuscule : une vigilance qui nous regarde tous


La campagne samarienne, à laquelle Roye doit tant, est aussi belle que vulnérable. Les insectes, ces invisibles essentiels, témoignent d’une santé écologique globale que l’on ne peut plus se permettre d’ignorer. Prendre soin d’eux, ici, aujourd’hui, c’est préserver tout ce qui fait l’âme de notre coin de Picardie. Gageons qu’avec un peu de curiosité, de bon sens et d’entraide, la fête des petites bêtes retrouvera un jour ses couleurs.

Pour aller plus loin : INRAE, MNHN, LPO, Fête de la Nature.

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